Islam

Turquie : les nouvelles menaces

 

L’intégration de la Turquie ne constitue pas seulement un danger culturel. D’autres se profilent déjà.  Le processus de « pré-adhésion » de la Turquie avance à bon train. La France, qui affiche une opposition médiatique assez nette, ne se décide toutefois pas à mettre un terme aux négociations – ce qui serait le seul moyen efficace de régler la question. Au moment où Bruxelles a décidé de consacrer l’année 2010 à Istanbul « capitale culturelle de l’Europe », il est bon d’analyser quelles sont les nouvelles menaces que représente une Turquie intégrée à  l’U.E.… Et de voir qui, chez nous, tente de faire entrer le cheval de Troie  En Turquie, la démocratie ne se décline pas comme chez nous. Pourtant, le gouvernement turc entend bien entrer dans l’Union européenne. 

 

Explications de Tancrède Josseran, directeur de l’Observatoire du monde turc et des relations euro-turques.

 

Il semble qu’en Turquie, la république laïque militaire soit en passe de laisser la place à une islamisation

d’une forme assez inédite. La distinction pays légal laïc contre pays réel musulman radical est-elle encore   pertinente lorsque l’on veut se représenter la Turquie actuelle ?

 

>>Tancrède Josserand : Cette distinction s’estompe effectivement  en Turquie, dans la mesure où il y avait un pays légal au pouvoir en 1923, qui était une élite militaire et bureaucratique représentant 20 % de la population, assez  étrangère à la majorité ; et que cette majorité musulmane a, aujourd’hui, produit sa propre élite grâce à l’économie de marché et à la mondialisation et qu’elle s’est désormais emparée du pouvoir politique par la démocratie.

         Cette démocratie qui, très favorisée par Bruxelles, a amené les islamistes de l’AKP – parti de la Justice et du Développement – au pouvoir en faisant sauter le verrou imposé par l’armée et les élites laïques.

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Cela dit, permettez-moi de faire quelques rappels sur la notion de laïcité qui prévaut en Turquie et qui n’est absolument pas la même que celle qui règne chez nous. L’objectif recherché par Mustapha Kemal en 1923 était d’éradiquer l’islam : il lui fallait donc affaiblir son  influence dans la société, car l’islam ne sépare  pas le spirituel du temporel. La laïcité turque n’est pas synonyme de séparation de l’État et de la mosquée, il s’agit plutôt d’un encasernement de la mosquée par l’État.

        Il existe un ministère  des Affaires religieuses qui réglemente toute la vie religieuse en Turquie. Par exemple, chaque vendredi, jour de la  grande prière, toutes les mosquées reçoivent un sermon écrit par le ministère des Affaires religieuses et tous les servants du culte sont fonctionnaires de l’État. Il s’agit d’une laïcité concordataire. Mais c’est aussi une laïcité très  ambiguë, car 99 % de la population est musulmane pratiquante, les mosquées sont pleines le vendredi, le ramadan est suivi avec ferveur.

       Toute la finesse de l’actuel parti au pouvoir, l’AKP est d’avoir compris qu’il était difficile de contester  la laïcité et il s’en satisfait très bien. Ses cadres prônent une laïcité à l’anglo-saxonne, avec une liberté de conscience pour, par exemple… libéraliser le port du voile dans les universités qui avait été interdit dans les années 1980 ! Pour  répondre à votre question, les islamistes turcs imposent un modèle communautaire qui exige des fidèles qu’ils vivent à  l’image de leur groupe d’appartenance. La pression sociale impose d’ailleurs la loi du plus grand nombre.

 

La démocratie semble un bon outil de gouvernement pour les musulmans de Turquie, car on a l’impression  que, de la même manière que la démocratie africaine est liée à l’ethnie, la démocratie turque est étroitement liée    l’islam ?

 

>>Exactement ! On peut même parler en Turquie de « théodémocratie », où la volonté générale recoupe la volonté de la masse de la communauté des croyants, l’oumma. Aux élections, en 2002, les islamistes de l’AKP font 34 % des voix ; et en 2007, ils triomphent avec plus de 47 % et même plus si l’on rajoute les 3 % d’un petit parti islamiste ; et si l’on  rajoute les voix de la droite radicale, on peut arriver à 70 % !

     Il y a donc une véritable adéquation entre islam et démocratie, ce qui prend en défaut l’édifice kémaliste, qui est autoritaire et ne s’est jamais construit avec le consentement de la population. Glissant sur la mondialisation, l’AKP s’est attelé à déconstruire le triptyque fondateur de la République, État-nation, État-laïc, État-unitaire. Gestionnaires, ces néo-islamistes se veulent les agents de  l’économie de marché. Loin de l’État, le croyant se réalise et sa réussite rejaillit sur sa communauté.

          Démocrates, ils  acceptent le verdict des urnes, sachant que porte-parole du pays réel, il est rare qu’elles apportent un désaveu.  Postlaïcs, ils redéfinissent la laïcité à l’aune du modèle anglo-saxon. Communautaristes – l’Islam est l’orientation   majeure en Turquie –, les néo-islamistes se considèrent comme la caisse de résonance naturelle des attentes du  groupe dominant. L’AKP, c’est l’Islam politique à l’heure de la postmodernité. Dans le discours postmoderne, aucune  idéologie n’est plus légitime qu’une autre. Conséquence directe de la postmodernité, l’État se voit dépouillé de son  droit  à désigner une finalité universelle, c’est-à-dire à fixer un discours global et admis par tous.

 

Qui sont Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan ? On nous les présente souvent comme des « islamistes modérés »…

 

>>Ce n’est pas tout à fait ça. Ils ont tous deux d’excellents communiquants et relais en Europe, qui nous les vendent effectivement de manière très lissée. Mais ce ne sont pas non plus les islamistes au couteau entre les dents. L’une des  raisons du succès de l’AKP tient à l’image de ce duo, qui ressemble au Turc moyen. Quand un Turc de la rue voit ses  dirigeants, il s’y retrouve. Tous deux ont des origines très modestes. Gül est devenu maire d’Istanbul en 1994, où il est devenu très populaire en donnant un grand coup de balai dans le désordre et la corruption. En revanche, il a fêté les  800 ans de la chute d’Istanbul entre les mains des Ottomans. Concernant l’histoire de son pays, il oppose « huit siècles  de grandeur ottomane à 80 ans d’amnésie républicaine »… On connaît également les paroles, tirées  d’un poème  célèbre, qu’il a prononcées dans le Sud-Est de l’Anatolie : « Nos minarets sont nos baïonnettes, nos mosquées sont nos casernes… ». Précisons toutefois qu’il s’adressait avant tout aux Kurdes, dans le cadre de sa politique intérieure et pas à l’Europe.

 

Pourquoi l’AKP favorise-t-elle l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne ?

 

>>C’est, là encore, en partie à des fins internes. Leur équation est la suivante : plus d’Europe, égale plus de démocratie; plus de démocratie égale moins d’armée, donc moins de laïcité. Donc plus d’islam. Ils considèrent l’Europe comme un  mélange de civilisations distinctes, ce qui explique leur tranquillité face à un modèle européen qui, a priori, ne leur  ressemble guère.

 

L’U.E. soutient-elle les islamistes favorables à l’intégration européenne ou les laïcs, moins favorables ?

 

>>Clairement, l’U.E. a pris position pour les islamistes de l’AKP. Il existe une alliance objective entre l’AKP et Bruxelles, parce que tous ont intérêt à démilitariser le pouvoir politique en Turquie.

 

Comment une éventuelle intégration dans l’Union européenne est-elle perçue en Turquie ? Pensez-vous que les  Turcs puissent renoncer d’eux-mêmes à une intégration européenne pour se recentrer sur leur sphère  d’influence turcophone ?

 

>>Le panturquisme a été très à la mode au début des années quatre-vingtdix, quand la première candidature à l’U.E. de la Turquie a été repoussée. Mais les Turcs se sont heurtés aux Russes, aux Américains, aux Chinois… Aujourd’hui,les islamistes turcs sont très attirés par l’Europe, qui est un véritable aimant économique. Les islamistes de l’AKP sont très  originaux, car ils mettent en place une solide réislamisation, et en même temps misent sur l’économie mondialisée, sont intégrés dans les schémas financiers occidentaux et se tournent vers les marchés européens. Si vous allez à Istanbul aujourd’hui, toute la façade occidentale est marquée par l’Europe. Les Européens, notamment les Français, investissent

en Turquie.Les patrons musulmans se sont réunis dans une structure, le Müsiad (Association indépendante des hommes d’affaires et des industriels), très axée sur l’Europe ; les intellectuels, les écoles techniques forment des  ingénieurs  musulmans aux méthodes de l’Occident. Pour les islamistes, il faut se libérer de l’État nation kémaliste, qui est un carcan à l’islam et porte en germe le sécularisme. Il faut au contraire mettre en place une « mondialisation

verte » reposant sur un « islam de marché ». Pour cela, le fonctionnement capitaliste des pays du Nord est une aubaine… et l’U.E. aussi !

 

 avec l'autorisation de l'Homme Nouveau mai 2010

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